Je t’aime

Les hommes ne veulent pas d’enfants…

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Je t’aime

Bien que ma vraie nature — mon âme — soit amour infini, mais que pour l’instant, cet état m’échappe, quand je suis en relation, je suis dans mes besoins. Et un besoin, c’est animal. On a associé ce besoin avec l’idée « d’aimer » et homologué cette réalité. L’amour véritable et la satisfaction d’un besoin sont deux choses différentes. Avez-vous remarqué que lorsque vous êtes en colère, vous « n’aimez » plus? Voilà, c’est de l’amour conditionnel : « Je t’aime tant et aussi longtemps que tu combles mes besoins. Sinon, va au diable! »

J’ai l’impression qu’en disant « Je t’aime » à l’autre, tout va s’arranger, que l’on va au moins gagner du temps; de la pensée magique, je vous dis!

Exprimer ses vrais sentiments et émotions exige du courage et un profond effort d’introspection. Cela requiert le temps voulu pour bien entendre ce que me dit mon « cœur » et comment réagit mon corps à ce qui est entendu et perçu. Par la suite, il reste à verbaliser clairement ce ressenti et à le partager avec l’autre. « Je t’aime » n’est qu’un bon vieux réflexe inconscient, irréfléchi, vide de sens qui, en bout de ligne, n’occasionne que mésentente, déception et frustration. Forcément puisqu’il sous-entend tout plein d’attentes.

Au fond de moi, je sens que cette expression pastiche est utilisée faussement, comme panacée et mesure de protection. Ainsi, dans le couple notamment, je psalmodierai à outrance son effet protecteur contre l’infidélité de ma conjointe par exemple. Je crois qu’en répétant ce mantra facile, je m’assure d’une preuve d’amour coulée dans le béton. À combien de personnes l’avez-vous dit? Combien vous l’ont déclaré? Éviter de dire les vraies choses permet de dissimuler, masquer, apaiser, étouffer le doute, la peine, etc. C’est une planche de salut contre la souffrance. Cette façon de surfer sans faire de vagues garde les personnes dans un espace clos, un monde binaire, une bulle de verre, fragile. Dès qu’il y a écart de conduite de l’un, la confiance en prend un coup et la bulle éclate.

L’effet est pernicieux et se joue inconsciemment. Il n’en demeure pas moins dévastateur. Il s’agit du programme que l’on fait rouler sur l’amour sans jamais le remettre en question. À ce propos, Philippe Turchet écrit : « […] l’amour est fondé davantage sur ce que “doit” être l’autre que ce qu’on lui donne. L’amour, existe grâce à une condition sine qua non : conserver l’autre “conforme” à nos propres attentes. Il va donc s’agir, avant tout, de “configurer” l’autre, puis de contrôler l’autre, pour ne pas le perdre. Dans cette dynamique, il s’agit de contraindre à penser qu’il est impossible d’exister l’un sans l’autre. » Voilà un côté sombre, subtil et malsain d’une si belle formule. Rajoutez à cela le désir sexuel et le cocktail est parfait. On ne dit pas « Je t’aime » pour rien, du moins pas au début d’une relation. On le dit pour nourrir le corps émotionnel de l’autre, le rendre spécial, extraordinaire, et tout ça dans un seul but : renforcer notre pouvoir sur la personne. Cet amour révélé la fait se sentir appréciée, valorisée; et du même coup, elle projette son état sur l’autre, l’effet miroir étant alors complet. Ainsi, dans ce halo lumineux, les deux se sentent extraordinaires, leurs besoins bien miroités et comblés… pour un temps.

S’il s’agissait d’amour vrai, que l’on ne connaît pas encore, il n’y aurait pas ce besoin de dire à quiconque que nous l’aimons. On prononce cette formule pour s’approprier l’autre. L’amour n’est pas binaire, tertiaire ou décrit par quelque autre qualificatif limitatif. L’amour qui se dit usuellement et mécaniquement entre les personnes n’implique que la possessivité et la stabilité du territoire. Pas convaincu? Faites-en l’expérience; dites à quelqu’un que vous ne connaissez pas ou à peine que vous l’aimez, et voyez si cette personne ne prendra pas ses jambes à son cou! Peut-être les plus dépendants sauteront-ils sur l’occasion! En général, si nous ne sommes pas prêts à être possédé par quelqu’un de notre choix, il sera impossible d’accepter son « amour ». L’impression que j’ai eue quand quelqu’un m’annonçait la « bonne nouvelle » sans qu’en retour, je ressente un coup de cœur réciproque, hé bien, ça m’a fait l’effet d’un manque criant d’oxygène. Asphyxiant! Le côté pernicieux d’un « Je t’aime » repose sur les attentes que ces mots créent.

Et chaque fois qu’on entre dans une nouvelle relation, on croit que jamais, au grand jamais, on n’a été aimé et que l’on aime de cette façon, que cette fois est différente des autres.